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Saturday, November 29, 2014

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Israël à l’heure difficile des choix socioéconomiques

Tags: Israel
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Tom Segev

Le réputé historien et journaliste israélien Tom Segev n’a pas été pris de court par le vaste Mouvement de protestation sociale qui sévit dans son pays depuis la mi-août. Depuis plusieurs années, cet intellectuel iconoclaste, chef de file des “nouveaux Historiens” d’Israël, qui signe toutes les semaines une chronique dans le grand quotidien de gauche Ha’aretz, n’a cessé de mettre en garde ses concitoyens contre les “conséquences sociales délétères” des “choix éco­no­miques erronés” privilégiés depuis le début des années 90 par les différents gouvernements israéliens qui se sont succédé au pouvoir.

“L’État d’Israël a substitué progressivement l’idéologie égalitariste des fondateurs du Sionisme par une idéologie plus libérale et plus individualiste prônant un capitalisme échevelé. Aujourd’hui, les Israéliens sont moins compatissants envers leurs concitoyens les plus pauvres. La solidarité sociale, socle de l’Israël socialiste et égalitaire rêvé par les pères bâtisseurs de l’État juif, s’est beaucoup amenuisée. Est-ce normal que dans une société high-tech, qui compte de plus en plus de millionnaires, les “soupes populaires” pour les plus nécessiteux, dont le nombre ne cesse de croître, soient devenues monnaie courante? Non, ce n’est pas normal dans un petit pays de quelque sept millions d’habitants qui connaît une croissance économique annuelle de l’ordre de 5%, fortement enviée par les pays industrialisés de l’O.C.D.E.”, lance avec brin d’exaspération Tom Segev en entrevue depuis Jérusalem.

Né en 1945, à Jérusalem, de parents natifs d’Allemagne, survivants de la Shoah, Tom Segev est l’auteur d’une vingtaine de livres majeurs et atypiques sur l’Histoire d’Israël. Des ouvrages de référence in­con­tour­nables, traduits en trente-cinq langues, devenus en Israël des best-sellers et l’objet de vifs débats de société. Notamment: Les Premiers Israéliens (traduit en français par les Éditions Calmann-Lévy, 1998); C’était en Palestine au temps des coquelicots (Éditions Liana Levi, 2000); Le Septième million. Les Israéliens et la Shoah (Éditions Liana Levi, 2003); 1967. Six Jours qui ont changé le monde (Éditions Denoël, 2008). Un récit majeur de la Guerre israélo-arabe de 1967, narré à partir d’informations inédites puisées dans une myriade de documents, de comptes rendus de rencontres mi­ni­sté­rielles, de mémos administratifs internes, jusqu’alors inaccessibles, de lettres personnelles adressées par des Israéliens à leurs familles vivant dans la Diaspora pendant ces journées angoissantes de juin 1967… que Tom Segev a dénichés au cours des cinq années de recherches intensives dans lesquelles il s’est entièrement investi pour écrire ce livre.

Son dernier livre: Simon Wiesenthal. L’homme qui refusait d’oublier (Éditions Liana Levi, 2010). Une biographie magistrale et passionnante du célèbre chasseur de nazis -nous publierons dans un prochain article l’entrevue que Tom Segev nous a accordée sur ce livre dont les versions en hébreu, en anglais et en français ont connu un grand succès. Tom Segev écrit actuellement une biographie du père fondateur de l’État d’Israël, David Ben Gourion, à partir de nouveaux Archives et Documents rendus publics dernièrement.

D’après Tom Segev, Israël paie chèrement aujourd’hui le prix de l’“américanisation” de sa société.

“En 2003, j’ai écrit un livre sur cette brûlante problématique sociale -Elvis in Jerusalem. Post-Zionism and the Americanization of Israel. Depuis le début des années 90, la société israélienne s’est “américanisée” à une allure effrénée. Les Israéliens ont “importé” des États-Unis des bonnes choses et des valeurs sociales bénéfiques: l’industrie du high-tech, l’efficience organisationnelle, le pragma­tisme, l’esprit de tolérance, le respect des droits de l’homme… S’inspirant d’un Jugement historique rendu jadis par la Cour suprême des États-Unis au nom de la lutte contre la ségrégation raciale, la Cour suprême d’Israël a banni tous les stratagèmes qui, de facto, empêchaient un Arabe israélien d’acheter un terrain n’importe où dans le pays. Un verdict plus postsioniste, ça n’existe pas! Mais, les Israéliens ont emprunté aussi aux Américains des choses qui ont eu des répercussions très négatives sur les couches les plus défavorisées de la population: des politiques néo­libé­rales capitalistes sauvages, mises en oeuvre sans le moindre scrupule par Benyamin Netanyahou quand il était Ministre des Finances,  qui ont appauvri les plus pauvres et enrichi les plus riches; l’individualisme; la quête désespérée du profit…”

Le Mouvement de contestation qui a enfiévré ces trois derniers mois la société israélienne est “totalement apolitique”, soutient Tom Segev.

“Ce Mouvement populaire de grogne sociale n’est pas le prélude d’une Révolution politique. Les membres de ce large Mouvement social -la majorité d’entre eux sont issus de la classe moyenne- ne pro­testent pas contre la politique de co­lo­ni­sa­tion du gouvernement de Benyamin Netanyahou dans les Territoires occupés palestiniens ni contre la stagnation du processus de paix israélo-palestinien. Ils s’insurgent contre l’augmentation du prix du cottage cheese, la hausse vertigineuse des loyers, la misère sociale qui afflige les populations des villes sinistrées économiquement du Sud d’Israël… Les membres de cet imposant Mouve­ment de protestation sociale, sans précédent dans l’Histoire d’Israël, ne croient plus en le système politique démocratique israélien. Ils considèrent les politiciens israéliens comme de piètres menteurs. Cette profonde aversion pour les institutions politiques est un réel danger pour le futur de la démocratie en Israël. Ce phénomène inéluctable est très inquiétant.”

D’après Tom Segev, ce Mouvement de colère sociale reflète avec force la “grande frustration” et les “profondes désillusions” d’une jeunesse israélienne désarçonnée.

“La majorité des jeunes qui ont adhéré à ce Mouvement de contestation sociale ont déjà fait leur Service militaire et passé une année en Inde, en Thaïlande, au Machu Picchu, au Pérou… À leur retour au pays, ils ont soudainement pris conscience que leur vie quotidienne ne sera pas meilleure que celle de leurs parents. Cette dure réalité les déprime beaucoup. Ils réalisent aujourd’hui qu’ils ne peuvent pas défrayer le coût exorbitant du loyer d’un appartement et que, très probablement, ils ne seront jamais propriétaires d’une maison. Ils devront patiemment attendre que leurs parents décèdent pour hériter de leur demeure. Une perspective d’avenir fort sombre.”

Tom Segev ne croit pas que ce Mouvement de contestation sociale se transformera en un Mouvement politique.

“Le temps nous dira si cette vague de contestation sera porteuse de changements politiques majeurs ou si elle n’aura été qu’un “blues” temporaire estival…”

D’après lui, les recommandations formulées par la Commission Trajten­berg, chargée de proposer au gouvernement de Benyamin Netanyahou une série de mesures pour rééquilibrer la donne sociale en Israël, n’est sûrement pas la “panacée miracle” qui atténuera la grave crise sociale qui sévit dans le pays.

“Le gouvernement de Benyamin Netanyahou n’a retenu que quelques-unes des mesures proposées par la Commission Trajtenberg. Ces recommandations socio­éco­no­miques ne satisferont pas les revendications des leaders du Mouvement de contestation sociale.”

Tom Segev n’est pas très optimiste en ce qui a trait aux perspectives futures des négociations entre Israéliens et Palestiniens.

“Je suis beaucoup moins optimiste aujourd’hui que quand j’étais jeune. J’appartiens à une génération qui croyait à la paix. La nouvelle génération d’Israéliens ne croit plus à la paix. C’est une génération moins idéaliste, mais plus pragmatique, qui ne croit pas en une paix viable avec les Palestiniens, mais croit par contre en la gestion de ce conflit. Les jeunes Israéliens sont convaincus -moi aussi d’ailleurs- que la paix n’est pas un objectif qui sera accessible dans un futur rai­son­nable, mais qu’une gestion au jour le jour du conflit pourra rendre la vie plus supportable à la prochaine génération d’Israéliens. Aujourd’hui, les jeunes Israéliens sont dans un état d’esprit totalement apolitique. Ils ne lisent plus la une des journaux. La seule chose qui les intéresse, c’est le prix du cottage cheese, de l’essence... À leurs yeux, la paix avec les Palestiniens et les Arabes demeurera un voeu très chimérique.”

D’un autre côté, “tout n’est pas sombre” dans l’Israël d’aujourd’hui, ajoute avec entrain Tom Segev.

“En l’espace de soixante-trois ans, les Israéliens ont bâti un pays moderne et très dynamique qui excelle dans de nombreux domaines -le high-tech, la recherche médicale et scientifique, l’industrie aéronautique, l’agriculture… La société israélienne de 2011, bruyante et très colorée, est une mosaïque multiculturelle bouillonnante. Israël abrite déjà la première Communauté juive du monde. C’est une preuve tangible de la réalisation de l’idéal sioniste. Israël est l’une des success stories les plus spectaculaires du XXe siècle. C’est un pays fascinant. Je ne pourrais vivre nulle part ailleurs. Mais, le temps joue contre les Israéliens. Si nous ne trouvons pas une manière de vivre plus harmonieusement avec nos voisins arabes, je crois que nous nous acheminerons vers un futur encore plus incertain que la situation, déjà très morose, dans laquelle nous sommes empêtrés aujourd’hui. Chose certaine, nous n’avons plus tout le temps du monde devant nous. La majorité juive d’Israël est chaque jour plus minoritaire dans ce grand Océan arabe très tumultueux qu’est le Moyen-Orient.”

In an interview, Israeli historian Tom Segev talks about the problems he sees in Israel today.

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