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Wednesday, July 30, 2014

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Réflexions sur l’avenir des Juifs du Maroc

Tags: Campus International
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Albert Sasson

Éminente figure de la Communauté juive du Maroc, le Professeur Albert Sasson a été l’un des conférenciers d’honneur du Colloque organisé à Montréal par l’Association judéo-musulmane marocaine Mémoires & Dialogue pour souligner les 50 ans des relations diplomatiques entre le Canada et le Maroc. Une remarquable et très stimulante Journée de réflexion et de débats sur les perspectives d’avenir des Communautés marocaines, juive et musulmane, du Québec et du Canada.

Ancien Doyen de la Faculté des Sciences de l’Université de Rabat, ex-Sous-Directeur général de l’U.N.E.S.C.O., ancien Membre du Conseil Consultatif des Droits de l’Homme du Maroc -il fut nommé à cette fonction par feu le Roi Hassan II-, Membre de l’Académie Hassan II des Sciences et Techniques, Membre du Conseil Exécutif des Communautés juives du Maroc, Albert Sasson est l’une des personnalités juives marocaines les plus actives au chapitre du rapprochement entre Juifs et Musulmans.

Le Professeur Albert Sasson nous a accordé une entrevue lors de son récent passage à Montréal.

Canadian Jewish News: En ces temps moroses, où l’islamisme a plus que jamais pignon sur rue dans les sociétés arabo-musulmanes et où le processus de paix israélo-palestinien est tétanisé, la création de l’Association Mémoires & Dialogue n’est-elle pas un brin d’es­poir qui défie les perspectives d’avenir les plus lugubres?

Albert Sasson: Je porte un regard très sympathique et très positif sur cette nouvelle Association vouée à fa­vo­ri­ser le rapprochement entre Juifs et Musulmans Marocains. C’est une initiative remarquable. L’un des grands atouts de Mémoires & Dialogue est son indépendance intellectuelle, qui lui permet d’aborder des sujets délicats et non consensuels. Cette Association a décidé de sortir du carcan communautaire. Elle n’a aucune affilation ni avec la Communauté sépharade institutionnelle du Québec, ni avec les Institutions représentatives des Marocains Musulmans du Qué­bec. Dans le cadre de leurs activités futures, les dirigeants de Mémoires & Dialogue comptent aborder une pro­blé­ma­tique très épineuse: le conflit entre Israël et la Palestine. Je leur ai suggéré de profiter du passage à Mont­réal d’une grande personnalité israélienne, si possible non politique, un grand écrivain, un romancier, un Chef d’Orchestre… pour la convier à débattre du conflit israélo-palestinien avec une personnalité palestinienne de qualité. Les Marocains, Juifs et Musulmans, ont toujours encouragé les Palestiniens et les Israéliens à se rencontrer et à dialoguer avec franchise. Je suis convaincu que Mémoires & Dialogue pérpétuera cette riche tradition de dialogue et de coexistence entre Juifs et Musulmans dont le Maroc est le fier Ambassadeur depuis plusieurs siècles. 

C.J.N.: Aujourd’hui, la Communauté juive du Maroc, dont le nombre n’a cessé de décroître au fil des années, n’est-elle pas en voie de disparition?

Albert Sasson: Il est vrai qu’aujourd’hui les Juifs du Maroc -je préfère les appeler les Marocains de confession juive- sont très peu nombreux: environ 3000. Ils sont devenus un symbole. Mais, si vous regardez à la loupe la vie communautaire juive au Maroc, vous constaterez que celle-ci n’est pas du tout moribonde. À Casablanca, et aussi dans d’autres villes du Maroc, les Institutions communautaires juives sont toujours actives. Elles gèrent des oeuvres de bien­fai­sance, s’occupent des asiles pour personnes âgées, pérpétuent un Système d’Éducation juif… Les Juifs du Maroc ont une vie communautaire. D’un point de vue institutionnel, ça fonctionne.

Depuis quelques années, à l’initiative du Gouvernement marocain, des Projets majeurs ont été mis en branle pour revaloriser le Patrimoine juif marocain -la restauration de cimetières, de Synagogues, de vieux édifices appartenant à la Communauté juive…-, à Tanger, à Tétouan, à Essaouira… Le Lycée juif Maïmonide de Casablanca jouit d’une excellente réputation. 80% des étudiants de cet Établissement scolaire juif sont des Marocains Musulmans. Certains élèves Musulmans apprennent même l’hébreu. Le Musée Juif de Casablanca, fondé par feu Simon Levy, est une Institution culturelle visitée chaque année par plusieurs milliers d’étudiants Marocains Musulmans. Ce n’est pas une chose banale. À la Faculté des Lettres de l’Université de Rabat, il y a au Programme une License d’hébreu, comme langue optionnelle. Un groupe d’historiens marocains re­nom­més travaillent depuis plusieurs années sur l’Histoire du Judaïsme marocain. Bon nombre de Marocains, je ne parle pas des Marocains de la rue qui n’ont jamais vu de leur vie un Juif, mais des intellectuels et des gens cultivés, apprécient énormément ce travail historique consacré aux Juifs du Maroc parce que celui-ci révèle énormément de choses sur l’Histoire du Maroc. N’oubliez pas que l’Histoire du Maroc n’a pas encore été écrite, en particulier l’Histoire contemporaine

C.J.N.: Quels sont, selon vous, les plus grands défis auxquels le Maroc du Roi Mohammed VI est aujourd’hui confronté?

Albert Sasson: Il se joue aujourd’hui au Maroc une partie très importante sur le plan politique: à savoir, qui va gagner? L’obscurantisme, c’est-à-dire le retour à des valeurs rétrogrades régies par des règles sociales ridicules et archaïques, qu’une forte majorité de Marocains récuse farouchement, ou le courant moderniste? Nous en sommes là, comme l’était Habib Bourguiba à l’époque de l’indépendance de la Tunisie ou l’Égypte à l’époque de la Nahda -Mouvement militant pour la Renaissance du monde arabe. Les Marocains sont à un tournant très important de leur Histoire. Toutes les forces sociales et tous les espaces politiques doivent servir pour livrer ce combat capital. Le Judaïsme marocain est aussi un espace de combat. À l’instar de beaucoup de Marocains, moi aussi je livre ce combat très ardu. On n’est pas sûr de le gagner parce que nous avons en face de nous des forces obscurantistes qui ne sont pas négligeables. Mais, nous pouvons compter sur le précieux appui du Roi Mohammed VI, qui est un souverain sincèrement réformiste et mo­derniste.

C.J.N.: Pour la première fois dans l’Histoire du Maroc, des Islamistes gou­vernent. Cette nouvelle donne dans le paysage politique marocain nourrit des craintes en Occident, et aussi au sein des Communautés juives marocaines de la Diaspora. Ces appréhensions ne sont-elles pas légitimes?

Albert Sasson: Les gens ont le droit de s’inquiéter, c’est tout à fait naturel. Mais ils ont aussi le devoir de bien s’informer pour mieux cerner les évolutions politiques actuellement en cours au Maroc. Je ne suis pas un optimiste béat. Je suis réaliste. Mais il faut quand même rappeler que le Gouvernement dirigé par le Parti  de la Justice et du Développement (P.J.D.) est une Coalition de Partis. Le P.J.D. n’a pas de majorité parlementaire. Ce Parti islamiste ne détient qu’en­vi­ron un tiers des sièges au Parlement marocain. Il ne peut pas gouverner sans l’appui des autres Partis, notamment de l’Istiqlal, du P.P.S. -Parti du Progrès et du Socialisme- et du Mouvement Populaire.

Les Marocains mènent des batailles farouches pour contrer les velléités des Islamistes, qui prônent un retour à des pratiques sociales vétustes. Par exemple, quand un Mi­ni­stre de l’actuel Gouvernement du P.J.D. déclara publiquement son intention d’arabiser une importante Chaîne de la Télévision publique marocaine, il y a eu un grand tollé. Des protestations vigoureuses éma­nèrent de nombreux secteurs de la société marocaine. Le Roi Mo­ham­med VI est intervenu personnellement pour rappeler au Ministre que la primauté du plurilinguisme est inscrite dans la Constitution marocaine. Les Marocains vigoureusement opposés à l’arabisation de leur Télévision publique ont fini par avoir gain de cause. Les Islamistes ont voulu aussi interdire la tenue à Rabat d’un Festival de Musique très populaire, Mawazin, qui accueille depuis dix ans des célébrités internationales du Cinéma et de la Musique. La société civile marocaine est rapidement montée au créneau pour dénoncer fermement l’obsession maladive que les Islamistes ont de l’Autre et de tout ce qui peut s’apparenter à la modernité. Ce Festival musical a eu lieu et a attiré cette année des centaines de milliers de personnes. Ces combats visant à préserver des valeurs fondamentales -la tolérance, le respect de toutes les minorités…- auxquelles les Marocains sont profondément attachés sont nécessaires et cruciaux pour l’avenir démocratique du Maroc.

C.J.N.:  Depuis quelques années, on dénote une radicalisation politique du Maroc à l’endroit d’Israël. Partagez-vous ce constat?

Albert Sasson: Non. Simplement, pour des raisons qui lui sont propres, le Roi Mohammed VI ne veut pas jouer le rôle que son père, feu le Roi Hassan II, assuma pendant plusieurs décennies dans l’arène moyen-orientale pour convaincre les Israéliens et les Arabes de conclure une paix équitable et fonctionnelle. Le Roi Mohammed VI préfère être dans le consensus de la Ligue Arabe, de la Conférence Islamique, à savoir: pas de relations diplomatiques avec Israël avant qu’il n’y ait la paix entre Israël et les Palestiniens. Mais le Maroc est toujours un pays qui prône la paix entre Israël et les Palestiniens, basée sur l’existence de deux États, israélien et palestinien, vivant côte à côte pacifiquement et en sécurité.

C.J.N.: Le 25 mars dernier, plusieurs milliers de manifestants échaudés se sont rassemblés à l’entrée du Parle­ment de Rabat, où se déroulait une Conférence parlementaire d’EURO­MED -Sommet Euro-Méditerranéen-, pour exiger des Autorités marocaines l’expulsion manu militari d’un Di­plomate Israélien, David Saranga. Ce type d’incident ne risque-t-il pas de rendre réfractaires les Israéliens, notamment ceux d’origine marocaine, à visiter le Maroc?

Albert Sasson: Je peux vous donner un contre-exemple. En mars dernier, s’est tenu à Rabat un grand Forum international sur la Sécurité alimentaire, organisé par Richard Attias, ancien Président du World Economic Forum  et actuel Président du New York Forum. Ce Forum international s’est déroulé sous l’égide de l’Office Chérifien des Phosphates (O.C.P.), le plus grand Groupe industriel du Maroc. Deux ingénieurs Israéliens ont participé à ce Forum. Ils ont expliqué aux participants présents les processus d’utilisation des techniques très sophistiquées d’irrigation au goutte-à-goutte conçues par des Équipe de Recherche israéliennes. Je les ai rencontrés. Ils étaient ravis d’être au Maroc. Le Secrétaire général adjoint de l’Union pour la Méditerranée, une Organisation internationale intergouvernementale à vocation régionale, Ilan Chet, qui est un très grand scientifique Israélien, est régulièrement invité au Maroc.

Je ne vais pas nier l’évidence. Il y a parfois effectivement une brèche dans laquelle s’engouffrent des contempteurs de l’État d’Israël. Surtout dans des rencontres à caractère culturel ou politique. Ce type d’incident se produit rarement au cours d’un Forum scientifique. Mais n’oublions pas  qu’il y a une règle d’or au Maroc que personne ne peut changer, y compris le P.J.D.: tous les Israéliens d’origine marocaine qui viennent au Maroc ont obligatoitement droit à un visa sans aucun problème. Les Autorités marocaines prennent toutes les dispositions nécessaires pour que leur séjour se déroule sans accrocs.

 

In an interview when he was in Montreal, Albert Sasson, former dean of the faculty of sciences at Rabat University, talks about the position of Jews living in Morocco.

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